Pourquoi l’Allemagne aide-t-elle davantage ses entreprises que la France ?

Le parlement allemand vient d’approuver une aide d’Etat de 200 milliards d’euros pour amortir le choc de la hausse des prix de l’énergie en Allemagne. En revanche, étant donné que les finances publiques en France ne permettent pas de suivre une logique d’aide aussi massive, le gouvernement français répartit l’aide en un montant global beaucoup plus faible, comme le montre la dernière mesure destinée aux PME d’un montant de 10 milliards .

L’Union européenne (UE), dont on a souvent dit qu’elle avait fait de la politique de concurrence un principe sacro-saint, s’en affranchit donc par la guerre économique dans laquelle ses États membres se livrent des milliards d’euros donnés aux leurs.

Aide allemande : concurrence déloyale en Europe

Et c’est presque toujours comme l’Allemagne qui déclenche les hostilités par un jeu de dupes. Alors que nous pensions avoir un accord au Conseil européen sur une réponse commune à la hausse des prix de l’énergie, l’Allemagne a décidé seule et dans le dos de ses partenaires de distribuer des aides publiques à ses acteurs économiques. Ces aides créeront inévitablement des situations de concurrence déloyale dans le marché intérieur européen et dans la concurrence entre États sur le niveau des aides aux opérateurs économiques pour conquérir des parts de marché dans les pays hors UE.

Normalement, une telle assistance incitera la Commission européenne à réagir. Mais le contexte de la guerre russo-ukrainienne, la crainte d’affaiblir la première économie de l’UE et, surtout, un système décisionnel européen sous contrôle germanique font que cette aide ne sera probablement pas condamnée et ne donnera pas lieu aux amendes habituelles. …

Pas d’indemnisation pour la France

Pour couronner le tout, la France, déjà exposée depuis des décennies aux désastreux choix énergétiques allemands (affaire du gaz russe et “des soucis” datant du début des années 1980), n’ont rien obtenu dans les négociations européennes. Les attaques d’outre-Rhin à travers la taxonomie européenne contre le mix énergétique français orienté vers le nucléaire sont encore dans toutes les mémoires. De plus, le prix du gaz ne sera pas limité, l’Allemagne ayant déjà acheté tout ce qu’elle pouvait sur les marchés, malgré l’espoir d’achats européens communs à des prix identiques.

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Si, en plus, nous nous dirigeons en Europe vers un prix de l’électricité désormais découplé du prix du gaz, c’est probablement dans l’espoir que la France connaîtra à nouveau un surplus de production. Auparavant, l’Allemagne estimait que cela aurait conduit à une concurrence déloyale. Désormais, outre-Rhin et ailleurs, on pouvait donc espérer que la France vendrait de l’électricité bon marché hors de ses frontières et à bas prix tout en évitant l’EDF renationalisé de “bâiller” avec des bénéfices complétés par des prix élevés.

L’Europe fantasme sur la France

Du coup, ces tensions sur les questions énergétiques avec les problèmes des industries de la défense et de l’espace ont fait bouder les Français. La réaction française à l’annulation du Conseil des ministres franco-allemand et à l’absence de déclaration commune après la visite de la chancelière allemande à Paris semble nécessaire, mais pas suffisante. Cependant, de nombreux commentateurs se limitent à spéculer sur la personnalité fermée et autoritaire d’Olaf Scholz pour expliquer les tensions entre Franco et Allemands. Cet artifice de diversion et cette thèse inutile nous font oublier que le problème est bien plus profond et plus ancien avec une Allemagne qui s’arme économiquement alors que la France réclame une Europe plus imaginaire que réelle.

Depuis la crise du Covid, les règles en matière d’aides d’État n’ont cessé d’être ajustées pour éviter l’effondrement des économies européennes. Les États les plus stratégiques d’Europe, comme l’Allemagne – qu’on ne peut blâmer en l’occurrence – en ont profité pour aider leurs acteurs économiques. Le soutien le plus efficace a été apporté en fonds propres pour se protéger de la prédation et lui permettre de mordre les concurrents fragilisés. L’option choisie en France, la “tout ce qu’il faut” (prêt remboursable) s’est avéré moins stratégique.

Avant tout, pour comprendre la logique des aides d’État en France, il faut remonter avant la crise du COVID et observer les grandes tendances. Le rapport annuel de la Commission européenne sur la concurrence donne tous les éléments pour comprendre que l’Allemagne sort de la crise (“par temps calme”) pratiquaient déjà beaucoup plus de soutien public que la France.

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Aide : l’écart entre la France et l’Allemagne se creuse

Il est ainsi facile de voir – en pourcentage du PIB, donc à données comparables – que l’Allemagne alloue beaucoup plus d’aides que la France. Le PIB allemand étant supérieur au PIB français, l’écart devient encore plus important en valeur absolue des sommes versées. https://competition-policy.ec.europa.eu/system/files/2021-06/state_aid_scoreboard_note_2020.pdf

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La comparaison entre la France et l’Allemagne montre que cette réalité des aides aux entreprises supérieures outre-Rhin est déséquilibrée depuis des années (NB : les barèmes en milliards d’euros sont différents entre les deux pays).

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Il convient également de noter que l’aide allemande est destinée à des secteurs importants et hautement stratégiques. Dans le domaine de l’énergie, en 2019, l’Allemagne a ainsi fourni près de cinq fois plus d’aides que la France n’y a alloué en pourcentage du PIB.

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Non seulement l’Allemagne optimise les règles existantes, mais elle n’hésite pas non plus à solliciter des autorisations extraordinaires auprès de partenaires européens. Par exemple, une aide d’État de 2,9 milliards d’euros a été approuvée par la Commission européenne dans le domaine des batteries, avec quasiment aucune entreprise française impliquée.

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Les tomates hollandaises inondent l’Europe

Il va sans dire que l’Allemagne n’est pas le seul État membre à agir ainsi et que tous les secteurs économiques sont concernés. Par exemple, l’agriculture française, censée être l’une des plus performantes d’Europe, bénéficie en France d’un soutien public au même niveau, en valeur absolue, que l’agriculture néerlandaise reçoit de son gouvernement. Quand les Pays-Bas ont moins de terres et de fermes que la France, il est facile de comprendre pourquoi on mange des tomates hollandaises partout en Europe. Il apparaît également que les aides d’État sectorielles sont beaucoup plus stratégiques que celles de la politique agricole commune (PAC), qui sont allouées par acres.

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Il ressort donc du mécanisme des aides d’État que plus on le pratique, plus on s’enrichit. Elle condamne plusieurs eurodéputés d’Europe de l’Est et du Sud à travers les aides d’Etat allemandes et même dans une moindre mesure les aides d’Etat françaises. https://www.europarl.europa.eu/doceo/document/P-9-2022-003349_DA.html

Notre économie s’affaiblit

Par ailleurs, il est paradoxal de constater que la France, si souvent accusée d’être une économie étatisée, colbertiste… est en fait une “moyen / petit joueur” sur ce terrain. Pire encore, nous finançons en grande partie les aides d’État allemandes grâce aux bénéfices commerciaux record que les entreprises allemandes ont réalisés chez nous. Et moins la France pratiquera l’aide publique, moins son commerce extérieur sera florissant, même si ce n’est pas la seule raison. C’est donc un cercle vicieux infernal qui se retourne contre notre économie fragilisée. Sans oublier que plus l’économie française s’effondre, plus grande est la perte d’influence de la France en Europe.

A Bercy, cependant, limiter les aides de l’Etat apparaît comme un signe de bonne gestion et une fierté de limiter les demandes excessives en jouant le rôle de rempart protecteur des finances publiques.

Paris dépense mal et pas assez

A l’heure où notre pays continue de s’entretuer sur son budget, ses dépenses sociales, ses retraites…, il est donc utile de se pencher sur notre “partenaires/concurrents” Européens. En comparant avec l’Allemagne, on comprend que la France n’est pas un pays qui dépense trop pour aider ses acteurs économiques, mais un pays qui dépense mal et pas assez parce qu’il ne gagne pas assez. Il est grand temps de cibler les aides d’État sur les opérateurs économiques publics et privés français qui contribuent à gagner des parts de marché dans le marché unique européen et dans les pays tiers. Il sera bien entendu également nécessaire de sécuriser leurs activités par le biais de la législation et des stratégies de l’UE. Telle est la condition pour retrouver puissance et prospérité en Europe et, en France, un pacte social pacifique.