Olivia Grégoire : “On ne peut plus faire l’économie du débat sur le partage de la valeur”

L’Express : Vous êtes particulièrement en charge des PME et TPE, qui sont les poumons de l’économie française. Dans le contexte compliqué que l’on connaît, comment font ces entreprises ? Avez-vous le sentiment que les patrons que vous rencontrez sont particulièrement concernés ?

Olivier Grégoire : La situation macroéconomique est complexe ; elle peut même être anxiogène avec l’inflation, qui a des effets divers – hausses des prix des matières premières ou des intrants, ainsi que des difficultés logistiques avec des retards de livraison. Mais pour l’instant, et malgré tous ces nuages, notre économie tient le coup. Ne pensez pas que je suis bêtement optimiste. Mais je me méfie des prédictions systématiquement pessimistes, et surtout je regarde la réalité des chiffres. La croissance a certes légèrement ralenti à 0,2 % au troisième trimestre contre 0,5 % au trimestre précédent. Mais la demande intérieure se porte bien, notamment l’investissement des entreprises, qui est passé de 0,8 % au deuxième trimestre à 2,3 % au suivant, et on devrait terminer l’année entre 2 et 3 %. Les managers gardent le moral car les carnets de commandes restent bien remplis et le climat des affaires est stable. L’accès au crédit a augmenté d’environ 8 % en septembre et les entreprises continuent de créer des emplois. Tous ces indicateurs le montrent : le contexte est certes préoccupant, mais nos entreprises résistent : d’ailleurs, seuls 7 % des dirigeants estiment que la situation inflationniste impacte fortement leur activité, selon la Banque de France. Et nous faisons tout pour conserver leur confiance, qui est un atout non négligeable de stabilité économique et fiscale. Nous protégeons les entreprises avec des mesures de soutien énergétique qui leur permettront d’avoir de la visibilité, un phare important dans le brouillard actuel. Nous avons également démontré que nous tenons nos engagements, et nous le ferons encore, en matière de fiscalité, de pénurie de main-d’œuvre ou d’assurance-chômage.

Mais du côté des consommateurs, l’inflation ronge chaque mois un peu plus le pouvoir d’achat et commence à avoir des effets nettement négatifs…

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L’effet de l’inflation est réel, mais pour l’instant la consommation se maintient également. Il a augmenté en septembre de 1,2 point et n’a décroché que de 0,7 point dans l’alimentation, où l’inflation se fait le plus sentir. Surtout, les Français font divers arbitrages. Le panier ne coïncide pas, il se compose différemment : les consommateurs continueront par exemple à acheter leurs carottes ou leur poulet sur les marchés, mais ils préféreront peut-être une MDD pour leur paquet de pâtes au lieu d’acheter une marque nationale. N’oublions pas que le bouclier tarifaire de 100 milliards d’euros que le gouvernement a mis en place depuis octobre 2021 est lui-même un plan de soutien à la consommation. Nous voulons faire en sorte que les Français dépensent le moins possible de leur pouvoir d’achat sur leurs factures énergétiques, afin qu’ils puissent continuer à acheter des produits du quotidien, sans renoncer à aller au cinéma ou au restaurant. Si nous n’avions pas mis en place ce bouclier tarifaire, les ménages auraient connu un doublement des prix du gaz et de l’électricité.

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Actuellement, notre économie résiste

Face à des factures énergétiques qui explosent, le gouvernement vient d’annoncer une nouvelle salve de soutien aux entreprises – un encadrement de 10 milliards d’euros – et les TPE et PME pourront bénéficier d’un ‘power damper’ à partir du 1er janvier. Certains pensent déjà que ce ne sera pas suffisant…

Soyons clairs : ce choix n’est pas tombé du ciel, il a été fait en concertation avec les syndicats. Nous leur avons proposé, avec Bruno Le Maire, deux options. Soit un soutien très ciblé pour les entreprises les plus exposées à la flambée des coûts énergétiques, soit un amortisseur pour le plus grand nombre. Cette seconde option, finalement retenue, présente deux avantages : la visibilité – elle permet aux entreprises de se projeter – et la simplicité – elles n’ont même pas besoin de demander cet accompagnement, qui sera automatique, pour en bénéficier.

Dans un climat incertain, cette simplicité est un atout non négligeable : les managers n’ont ni le temps ni les équipes pour remplir de longs questionnaires. Ces aides étaient nécessaires. Seront-ils suffisants ou faudra-t-il les recalibrer ? Je ne peux pas prédire l’imprévisible, mais nous avons montré pendant la crise du Covid que nous étions capables de nous adapter. Pour l’instant, le cadre des 10 milliards n’est pas censé se développer car nous en sommes responsables. En janvier on empruntait à 0,1%, aujourd’hui le contexte a changé et on emprunte à 2,8%. Nous atteignons les limites du système. Le poids de la dette dépasse les 50 milliards d’euros. En 2017, il était de 34 milliards. Pour donner une idée, la différence de 16 milliards représente les budgets des ministères de l’agriculture et de la justice ! Si on veut continuer à baisser les taxes de production tout en aidant les entreprises, il faut être responsable dans nos choix, et je pense que les chefs d’entreprise le comprennent très bien…

Dans les mois à venir, le gouvernement veut ouvrir le débat sur le partage de la valeur et notamment sur le dividende salarié, qui était une promesse de campagne d’Emmanuel Macron. À quoi pouvez-vous vous attendre ?

C’est un sujet qui me tient particulièrement à cœur et sur lequel je travaille depuis longtemps. J’ai même fait des propositions dans ce sens à partir de 2020, lors du premier confinement, tu te souviens quand tout le monde se projetait dans le fameux “monde d’après” ? A cette époque, en tant que député, je participais à un groupe de travail qui réfléchissait sur l’évolution souhaitable au sein du monde du travail, de la vie de l’entreprise… J’ai alors fait un constat qui n’est ni politique ni moral : Celui d’une divergence, sur des décennies, entre rémunération du capital et rémunération du travail. Je dis cela sans considération politique. C’est un simple constat factuel qui m’a fait m’interroger sur tous les mécanismes de partage de la valeur ; d’où le projet de loi alors formulé que j’ai appelé “participation pour tous”. Il n’est pas surprenant que le débat se rouvre dans le contexte actuel. Dans les moments difficiles que nous traversons, se pose à juste titre la question de la juste rémunération des salariés, la question de la décence de certains revenus ou “super-dividendes” aussi…

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En quoi les avantages sociaux constituent-ils une réponse à ces questions ?

Ce n’est pas le seul, mais il est certain que nous ne pouvons plus éviter ce débat. En lisant des rapports et en parlant du sujet, je me suis rendu compte que tout le monde était à peu près d’accord sur deux ou trois points : même les syndicats le disent, la formule de calcul de la participation est beaucoup trop compliquée ; elle est aussi dépassée, fondée sur des fondements macroéconomiques qui n’ont plus lieu d’être. Il n’est clairement plus adapté. Dans ce monde où la recherche de sens est importante, cet outil qui devait servir le dialogue social, permettant aux salariés de mesurer l’état de santé de leur entreprise, n’a plus de sens. Nous n’y comprenons rien. Cela ne veut pas dire qu’il doive nécessairement être remplacé, car chaque outil a sa raison d’être : la participation permet la redistribution, quasiment en temps réel, de la richesse créée par l’entreprise ; l’intéressement est la récompense de la performance et l’actionnariat salarié est le partage des actifs de l’entreprise. Je pense qu’il est intéressant que l’entrepreneur dispose d’une gamme d’outils à sa disposition, et à mon avis, l’avantage social peut enrichir davantage cette portée. On peut considérer comme trop élevé, voire excessif, le montant des dividendes versés par les grandes entreprises multinationales. On peut aussi se féliciter de voir chaque année des entreprises rémunérer leurs actionnaires. C’est un signe qu’ils sont en bonne santé. L’idée qui commence à émerger est que dans certains cas à déterminer il pourrait être juste de verser une « super prime » en complément des dispositifs d’intéressement et de participation ou d’un salarié. dividende, qui servirait à confirmer la valeur de l’action du salarié à côté de celle de l’actionnaire. Un dividende extraordinaire se traduirait par une sorte de bonus extraordinaire.

Et si, soit dit en passant, cet appareil peut permettre de sortir d’une attitude moralisatrice et manichéenne vis-à-vis des dividendes et des questions économiques en général, que nous observons depuis quelques mois, tant mieux ! Le rendement lui-même n’est ni bon ni mauvais. Il faut rappeler aux gens que Total n’est pas le seul à verser des dividendes ; lorsqu’il n’a pas de quoi se payer un salaire, il arrive souvent que le petit indépendant du coin de la rue se paie en fin d’année en dividendes…

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Reste à savoir comment un tel dispositif pourra être mis en place dans les petites entreprises…

Tout doit être construit sur les termes et la portée. Je ne pense pas qu’on puisse appliquer les mêmes recettes à toutes les entreprises. Cependant, il faut inclure les PME dans la réflexion. Tout le monde parle d’égalité des chances, mais il faut être conscient que cette histoire de partage des valeurs est particulièrement inégale. Les employés des grandes entreprises ont accès à tous les appareils, pas ceux d’une PME. L’écart est même énorme : toutes les grandes entreprises disposent d’un mécanisme de partage de la valeur – au moins la participation, qui est obligatoire dans les entreprises de plus de 50 salariés – contre moins de 20 % pour les très petites entreprises. Nous devons essayer d’améliorer cela. Avec les partenaires sociaux, nous devons approfondir le dialogue et chercher comment réduire la participation dans les entreprises de moins de 50 salariés : ce sera l’objet des discussions que nous aurons dans un futur CNR (Conseil National pour la Refondation), comme annoncé par le Président de la République.

J’en fais un enjeu de justice économique, mais aussi d’attractivité de nos PME, car tout le monde sait que nous avons un vrai problème de pénurie de main-d’œuvre. Cependant, les PME ont peu de marge pour augmenter les salaires et attirer les talents ; Je trouve intéressant que nous réfléchissions ensemble à la création de mécanismes de partage de valeur pour surmonter cette difficulté.

Quand ces appareils pourraient-ils voir le jour ?

Je pense qu’il faut traiter différemment les grandes entreprises et les PME. On peut imaginer une temporalité plus rapide pour le premier, ce qui peut aussi permettre de donner une réponse aux débats actuels sur le “super dividende”. Cependant, compte tenu du contexte difficile qui étouffe de nombreuses PME et les amène à réduire leurs marges, il faut prendre le temps de bien réfléchir au régime destiné aux petites entreprises. D’autant que de nombreux dirigeants de PME, contrairement à ce que disent certains, ont accepté cet automne des augmentations de salaire plus élevées qu’ils ne l’avaient initialement imaginé. Et ils ont été nombreux à verser la nouvelle prime Macron en août et septembre 2022 : 730 000 salariés l’ont perçue pour un montant moyen de 720 euros par salarié. employé.


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